AVT_Issa-Makhlouf_918[1]

   

Partir


      Nous partons pour nous éloigner du lieu qui nous a vu naître et voir l’autre versant

du matin. Nous partons à la recherche de nos naissances improbables. Pour compléter

nos alphabets. Pour charger l’adieu de promesses. Pour aller aussi loin que l’horizon,

déchirant nos destins, éparpillant leurs pages avant de tomber, quelquefois, sur notre

propre histoire dans d’autres livres.

 

 

 

      Nous partons vers des destinées inconnues. Pour dire à ceux que nous avons

croisés que nous reviendrons vers eux et que nous referons connaissance.  Nous

partons pour apprendre la langue des arbres qui, eux, ne partent guère. Pour lustrer

le tintement des cloches dans les vallées saintes. À la recherche de dieux plus

miséricordieux. Pour retirer aux étrangers le masque de l’exil. Pour confier aux

passants que nous sommes, nous aussi, des passants, et que notre séjour est

éphémère dans la mémoire et dans l’oubli. Loin des mères qui allument les cierges

et réduisent la couche du temps à chaque fois qu’elles lèvent les mains vers le ciel.

 

 

     Nous partons pour ne pas voir vieillir nos parents et ne pas lire leurs jours sur

leur visage.  Nous partons dans la distraction de vies gaspillées d’avance. Nous

partons pour annoncer à ceux que nous aimons que nous aimons toujours, que

notre émerveillement est plus fort que la distance et que les exils sont aussi

doux et frais que les patries.  Nous partons pour que, de retour chez nous un

jour, nous nous rendions compte que nous sommes des exilés de nature, partout

où nous sommes. 

    Nous partons pour abolir la nuance entre air et air, eau et eau, ciel et enfer.

Riant du temps, nous contemplons désormais l’immensité. Devant nous,

comme des enfants dissipés, les vagues sautillent pendant que la mer file entre

deux bateaux. L’un en partance, l’autre en papier dans la main d’un petit.



    Nous partons comme les clowns qui s’en vont de village en village,

emmenant les animaux qui donnent aux enfants leur première leçon d’ennui.

 Nous partons pour tromper la mort, la laissant nous poursuivre de lieu en

lieu. Et nous continueront de faire ainsi jusqu’à nous perdre, jusqu’à ne plus

nous retrouver nous-mêmes là où nous allons, afin que jamais personne ne

nous retrouve.

Traduction de l'arabe de Nabil el - Hazan

Mirage, Edition José Corti, 2004

Du même auteur :

Planète (11/07/2015)

« On tue pour manger… » (11/07/2016)

Dis-moi, aube (11/07/2017)