AVT_Maurice-Henry_3195[1]

   «… Il n'y a plus rien ici-bas. Les larmes me servent à tresser des haies.

De quelque côté que je me tourne, mes regards glissent sur la façade lisse

des murs, ou s'enchevêtrent dans les épines. Si j'étends le bras, je renverse

un objet ; si je peux marcher, mes pieds rencontrent des pièges à loups,

des tessons de bouteilles ou des rails en saillie, je tombe et voilà mon

front qui saigne. Des obstacles, toujours.


   « Les cris que je jette n'émeuvent personne. Je suis égaré dans la

forêt de l'indifférence; je voudrais m'arracher les cheveux, que je

m'exposerais aux sarcasmes des hommes. J'ai mal, vous dis-je, j'ai

mal à tout mon grand corps désespéré, mes os sont durs, ma chair

est coriace et les coups que je reçois y laissent des morceaux

d'arcs-en-ciel douloureux. Le monde est trop petit, je heurte le plafond,

je heurte les murs, je ne vois rien. Et mes poings qui se meurtrissent,

et mon crâne qui sonne comme une boîte creuse, et mes jambes qui ploient !

 

   «Moi, j'admire les hommes: les orties leur rongent les mains, et ils

acceptent cela comme unefatalité.Ils vivent, ils vivent, et moi je meurs de me

savoir vivant.

 

   « Couper toutes ces poutres dressées contre moi, qui me maintiennent

immobile, laver ce sang et cette boue qui me souillent et m'enlaidissent!

Quand je pense à cette libération que je me promets comme une femme

mes muscles se durcissent et une activité désordonnée s'empare de mon

esprit sans boussole. Je n'entends plus les paroles des hommes, je ne vois

plus qu'un brouillard de chair et de fer, et mes yeux tournent comme des

billes noires; le silence n'est plus maître de moi, mes nerfs se tendent

comme des rayons de lumière. La Révolte.

 

   « La Révolte crève, éclate comme un tambour. Des voiles sanglants flottent

au-dessus du sol; les voiles des navires se ternissent parmi les vagues de sel.

Le ciel tombe lentement, comme un rideau de théâtre. C'est une nuit zébrée

de grondements et d'éclairs, pleine de gonflements et de bruits. Le fer et

le feu. Des déchirures de nuages laissent couler des torrents de sang lourd

comme le plomb.


 « Détruire, arracher tous les masques, griffer et crever les chairs pâles, les

chairs effrayées, tremblantes. Renverser tous les échafaudages ridicules et

se dresser parmi les ruines et la poussière, avec un rire horrible et triomphant.

Mes bras se lèvent vers le ciel, vers la grande paix, et mon rire se fige

dans l'éternité... 

 

  « Je me révolte contre tout. Je sens déjà que mes pieds quittent le sol, que

d'admirables ailes s'attachent à moi pour m'aider à échapper à ces démons.

J'ai envie de crier, de supplier, de pleurer, mais le froissement des plumes

blanches me brise le cœur. Alors je hurle. Ne me touchez pas ! Je vais

être divin

 

Discours du révolté, Le Gand Jeu, N°1, Eté 1928

 

Du même auteur :Tu passes (19/08/2015)