jaccottet[1]

Plus particulièrement :  qu’est-ce qu’un lieu ?

 

Qu’est-ce qui fait qu’en un lieu comme celui dont j'ai parlé au début de ce livre,

on ait dressé un temple,transformé en chapelle plus tard : sinon la présence

d’une source et le sentiment obscur d’y avoir trouvé un« centre » ? Delphes

était dit « l’ombilic du monde » en ce sens, et dans les années de son égarement

visionnaire, Hölderlin s’est souvenu de ces mots pour les appliquer à Francfort

où il avait aimé Diotima.Une figure se crée dans ces lieux, expression d’une

ordonnance. On cesse, enfin, d’être désorienté. Sans pouvoir l’expliquer

entièrement ou le prouver, on éprouve une impression semblable à celle que

donnent les grandes architectures; il y a de nouveau communication, équilibre

entre la gauche et la droite, la périphérie et le centre, le haut et le bas.

Murmurante plutôt qu’éclatante, une harmonie se laisse percevoir. Alors, on

n’a plus envie de quitter cet endroit, de faire le moindre mouvement ; on est

contraint, ou plutôt porté aurecueillement. Cet enclos de murs effrités où

poussent des chênes, que traverse quelquefois un lapin sauvage ou une

perdrix, ne serait-ce pas notre église ? Nous y entrons plus volontiers que

dans les autres, où l’air manque et où, loin denous enflammer, l’on nous

sermonne. Il nous arrive souvent aussi de penser que, sans un monde

ordonné tout entiercomme ces lieux, nonseulement nous aurions accepté,

l’eût–il fallu, de nous risquer,de succomber, mais que ce sacrifice, dans

ce monde-là, ne nous eût pas paru tel. Derrière les grands moments de

civilisation, cet ordre général disparaît. Or la vie, la création deviennent

d’autant plus difficile que cet ordre s’affaiblitdavantage.Quand le centre

s’éparpille, se dérobe ou s’efface, une tension se produit chez

les meilleurs, et les plus grandes œuvres, jetées dans le tumulte, ou le vide,

prennent quelque chose de grimaçant, d’atroceou simplement d’excessif.

Les monstres surgissent aux confins, jamais au centre. D’abord se manifestent

la nostalgie, la mélancolie, lerêve ; puis viennent le désespoir, le délire,

la révolte ; à la fin, ne serait-ce pas l'indifférence et le mutisme ? On peut

le supposer, le craindre.

 

Paysages avec figures absentes,

Editions Gallimard, 1976

 

Du même auteur : 

« Toute fleur n’est que de la nuit…. » (27/06/2015)

Oiseaux invisibles (27/06/2016)

Parler (03/07/2017)

« Dis encore cela... » (03/07/2018)