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Sans parole, je suis toute parole; sans langue, je suis chaque langue.

D'incessants déferlements de rumeurs tantôt m'humectent et me font onde,

tantôt m'affleurent comme d'un destin de calme promenade et me font sable,

tantôt me choquent et me font roc. Je m'allonge en très immense et très 

docile plage où de vastes êtres collectifs, nerveux et tumultueux, abordent

en gémissant élémentairement.

 

De tous les langages mêlés, j'entends se composer une sorte de non-langage

indicidiblement rumoreux; et ce non-langage, je l'écoute en ces suprêmes efforts

pour tenter d'atterrir.

*

J'ai besoin chaque nuit de devenirtous les hommes et tous les pays. Dès que l'ombre

s'assemble, je m'absente de ma vie et  ces écoutes de radio, dont je me suis fait

cadeau, m'aident à conquérir des fatigues plus reposantes en vérité que tout sommeil.

Chinois, Japonais, Arabes, Espagnols, Allemands, Turcs, Russes font au-dessus de moi

leur petit bruit, m'encouragent à quitter mes enclos; je saute le mur de l'existence

indviduelle; par la parole d'autrui, je goûte à de merveilleuses bamboches nocturnes où

plus rien de moi ne m'espionne.

La fausse parole,

Editions de Minuit,1953

Du même auteur :

Sans pays (05/06/2015)

L’Illettré (05/06/2016)

L’offre sans demande (05/06/2017)

Mon pays (05/06/2018)

Instant de pré (05/06/2019)