cesaire-4-d[1]

 

     Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes

combustions. Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais

feuille. Je dirais arbre.  Je serais mouillé de toutes les pluies,humecté de

toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant

lent de l'oeil des mots en chevaux fous en enfants frais en caillots en

couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour

décourageur les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait

pas davantage le rugissement du tigre. 

 

     Et vous fantômes montez bleus de chimie d'une forêt de bêtes traquées

de machinestordues d'un jujubier de chairs pourris d'un panier d'huîtres

d'yeux d'un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d'une peau

d'homme j'aurais des mots assez vastes pour vous contenir et toi terre

tendue terre saoule 

 

terre grand sexe levé vers le soleil 

terre grand délire de la mentule de Dieu 

terre sauvage montée des resserres de la mer avec dans la bouche une

touffe de cécropies 

 

terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu'à la forêt vierge et

folle que je souhaiterais pouvoir en guise de visage montrer aux yeux

indéchiffreurs des hommes 

il me suffirait d'une gorgée de ton lait jiculi pour qu'un toi je découvre

toujours à même distance de mirage - mille fois plus natale et dorée

d'un soleil que n'entame nul prisme - la terre où tout est libre et fraternel, 

ma terre 

     Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir...

j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont

le limon entre dans la composition de ma chair : «J'ai longtemps erré

et je reviens vers la hideur désertées de vos plaies ». 

     Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : « Embrassez-moi sans

crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerais ». 

 

     Et je lui dirai encore : 

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche,

ma voix, la libertéde celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. » 

     Et venant je me dirais à moi même : 

« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous

croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas

un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un 

homme qui crie n'est pas un ours qui danse... » 


     Et voici que je suis venu ! 
 

   De nouveau cette vie clopinante devant moi, non pas cette vie,

cette mort, cette mort sans sens ni piété, cette mort où la grandeur

piteusement échoue, l'éclatant petitesse de cette mort, cette mort

qui clopine de petitesses en petitesses ; ces pelletées de petites avidités

sur le conquistador; ces pelletées de petits larbins sur le grand sauvage,

ces pelletées de petites âmes sur le Caraïbe aux trois âmes, 

et toutes ces morts futiles

absurdités sous l'éclaboussement de ma conscience ouverte

tragiques futilités éclairée de cette seule noctiluque et moi seul,

brusque scène de ce petit matin où fait le beau l'apocalypse des monstres

puis, chavirée, se tait chaude élection de cendres, de ruines et d'affaissements 



Cahier d'un retour au pays natal, 1939 - 1956

Présence africaine, 1956

 

 

Du même auteur :

En guise de manifeste littéraie (25/01/2015)

Et les chiens se taisaient (26/01/2016)

Fragments d’un poème (26/01/2017)

« Soleil serpent… » (26/01/2018)

A l’Afrique (26/01/2019)