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Je n'aime pas dormir quand ta figure habite,

                     La nuit, contre mon cou ;

 Car je pense à la mort laquelle vient trop vite,

                     Nous endormir beaucoup.

 

Je mourrai, tu vivras et c'est ce qui m'éveille!

                     Est-il une autre peur?

 Un jour ne plus entendre auprès de mon oreille

                    Ton haleine et ton coeur.

 

Quoi, ce timide oiseau replié par le songe

                     Déserterait son nid !

 Son nid d'où notre corps à deux têtes s'allonge

                     Par quatre pieds fini.

 

Puisse durer toujours une si grande joie

                     Qui cesse le matin,

 Et dont l'ange chargé de me faire ma voie

                     Allège mon destin.

 

 Léger, je suis léger sous cette tête lourde

                     Qui semble de mon bloc,

 Et reste en mon abri, muette, aveugle, sourde,

                    Malgré le chant du coq.

 

Cette tête coupée, allée en d'autres mondes,

                     Où règne une autre loi,

 Plongeant dans le sommeil des racines profondes,

                     Loin de moi, près de moi.

 

Ah ! je voudrais, gardant ton profil sur ma gorge,

                     Par ta bouche qui dort

 Entendre de tes seins la délicate forge

                       Souffler jusqu'à ma mort.

*

Quand je te vois sortir plus qu’à moitié du songe,

 Et de sa glu tirant un à un tes esprits,

 Ayant le vrai mêlé d’ingénieux mensonge,

 Et tes membres bougeant, à cette mort repris ;

 

Je pense aux monstres, fous de ce chant de Trace,

 S’ils ne l’eussent lâché sitôt qu’il s’en alla.

 Ainsi je voudrais voir suivre dehors ta trace,

 Le bétail de ton rêve, étonné d’être là.

 

Je découvrirai donc ceux qu’en un tour d’horloge,

 Inerte à mes côtés, loin de moi tu charmais,

 Lorsque tu t’en reviens et que je t’interroge,

 Et que tu me réponds : je ne rêve jamais.

*

 

Mauvaise compagne, espèce de morte,

                    De quels corridors,

De quels corridors pousses-tu la porte,

                     Dès que tu t’endors ?

 

Je te vois quitter ta figure close,

                    Bien fermée à clé,

Ne laissant ici plus la moindre chose,

                    Que ton chef bouclé.

 

Je baise ta joue et serre tes membres,

                    Mais tu sors de toi,

Sans faire de bruit, comme d’une chambre,

                    On sort par le toit.

*

 Lit d’amour, faites halte. Et, sous cette ombre haute,

 Reposons-nous : parlons ; laissons là-bas au bout,

 Nos pieds sages, chevaux endormis côte à côte,

Et quelquefois mettant l’un sur l’autre le cou. 

*

 Rien ne m’effraie plus que la fausse accalmie

                     D’un visage qui dort ;

 Ton rêve est une Egypte et toi c’est la momie

                     Avec son masque d’or.

 

Où ton regard va-t-il sous cette riche empreinte

                    D’une reine qui meurt,

Lorsque la nuit d’amour t’a défaite et repeinte

                     Comme un noir embaumeur ?

 

Abandonne , ô ma reine, ô mon canard sauvage,

                     Les siècles et les mers ;

 Reviens flotter dessus, regagne ton visage

                     Qui s’enfonce à l’envers.

*

 

Notre entrelacs d’amour à des lettres ressemble

                     Sur un arbre se mélangeant.

 Et, sur ce lit, nos corps s’entortillent ensemble,

                     Comme à ton nom le nom de Jean.

 

Croiriez-vous point, ô mer, reconnaître votre œuvre,

                     Et les monstres de vos haras,

 Si vous sentez bouger cette amoureuse pieuvre

                     Faite de jambes et de bras.

 

Mais le nœud dénoué ne laisse que du vide ;

                     Et tu prends le cheval aux crins,

 Le cheval du sommeil, qui, d’un sabot rapide,

                     Te dépose aux bords que je crains.

*

Je regarde la mer qui toujours nous étonne

Parce que, si méchante, elle rampe si court,

Et nous lèche les pieds comme prise d’amour,

 Et d’une moire en lait sa bordure festonne.

 

Lorsque j’y veux plonger, son champagne m’étouffe,

 Mes membres sont tenus par un vivant métal ;

 Tu sembles retourner à ton pays natal,

 Car Vénus en sortit sa fabuleuse touffe.

 

Ce poison qui me glace est un vin qui t’enivre.

 Quand je te vois baigner je suis sûr que tu mens ;

 Le sommeil et la mer sont tes vrais éléments...

 Hélas ! tu le sais trop, je ne peux pas t’y suivre.

*

Au moment de plonger sous les vagues du songe

                    Tu sembles hésiter ;

 Craindrais-tu, par hasard, qu’à ta suite je plonge

                     Et du même côté.

 

 Ne crais rien, nos sommeils ont une différence,

                     Car lorsque je m’endors,

 Le cauchemar te mêle aux lieux de mon enfance

                     Avec mes amis morts.

 

Tu traverses les bois, les groseilliers, les fermes,

                     Les routes que j’aimais ;

 Tandis qu’en la torpeur profonde où tu t’enfermes,

                     Je ne marche jamais.

 

Il me serait bien doux de déranger ton rêve,

                     De l’habiter longtemps.

 Alors je tremblerais que le soleil se lève

                     Et t’ouvre à deux battants.

 *

Lorsque nous serons tous deux sous la terre,

                     Plus ou moins dessous,

Un moyen nouveau nous venant extraire

                    De nos corps dissous ;

 

Dessous ou dessus (là-bas notre langue

                     N’ayant plus de cours)

 Nous ne serons pas de visage exsangue,

                     Ni légers, ni lourds.

 

Tout sera changé de ce que nous sommes,

                     Oui, tout à l’envers.

 Et les murs épais du sommeil des hommes

                     Nous seront ouverts ;

 

Si je meurs premier, dans tes rêves j’entre ;

                     Je verrai comment,

 Lorsque je dormais, la main sur ton ventre,

                     Tu changeais d’amant.   

                       *                    

Je peux regarder le soleil en face,

                     Ton œil ne le peut.

 Voilà bien mon tour, c’est la seule place

                     Où je gagne au jeu.

 

Lorsque nous devrons aux enfers descendre,

                    S’il est des enfers,

 Nous n’habiterons pas le même scaphandre,

                     Ni la même mer.

 

Tu sauras trouver d’autre compagnie

                     Au séjour des morts.

 Ah ! Comment guérir sa folle manie

                     De m’ôter ton corps ?

*

Tes rires retroussés comme à son bord la rose,

 Effacent mon dépit de ta métamorphose ;

 Tu t’éveilles, alors le rêve est oublié.

 De nouveau je me trouve à ton arbre lié,

 Tu me serres le corps de ta petite force.

 Que ne sommes-nous plante, et d’une seule écorce,

 D’une seule chaleur, d’une seule couleur,

 Et dont notre baiser serait l’unique fleur.                   

 

Plain - chant,

 Editions de la Librairie Stock, Delamain et Boutelleau, 1923

 

Du même auteur : 

« Contre le doute… » (19/01/2015)  

Préambule (07/04/2016) 

Prairie légère (01/04/2017)

Le chiffre sept (07/04/2018)

La forêt qui marche (07/04/2019)