patrice[1]

 

Enfants de septembre

                                   à Jules Supervielle.

 

Les bois étaient tout recouverts de brumes basses,

Déserts, gonflés de pluie et silencieux ;

Longtemps avait soufflé ce vent du Nord où passent

Les Enfants Sauvages, fuyant vers d'autres cieux,

Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l'espace

 

J'avais senti siffler leurs ailes dans la nuit,

Lorsqu'ils avaient baissé pour chercher les ravines

Où tout le jour, peut-être, ils resteront enfouis ;

Et cet appel inconsolé de sauvagine

Triste, sur les marais que les oiseaux ont fuis.

 

Après avoir surpris le dégel de ma chambre,

A l'aube, je gagnai la lisière des bois ;

Par une bonne lune de brouillard et d'ambre

Je relevai la trace, incertaine parfois,

Sur le bord du layon, d'un enfant de Septembre.

 

Les pas étaient légers et tendres, mais brouillés,

Ils se croisaient d'abord au milieu des ornières

Où dans l'ombre, tranquille, il avait essayé

De boire, pour reprendre ses jeux solitaires

Très tard, après le long crépuscule mouillé.

 

Et puis, ils se perdaient plus loin parmi les hêtres

Où son pied ne marquait qu'à peine sur le sol ;

Je me suis dit : il va s'en retourner peut-être

A l'aube, pour chercher ses compagnons de vol,

En tremblant de la peur qu'ils aient pu disparaître.

 

Il va certainement venir dans ces parages

A la demi-clarté qui monte à l'orient,

Avec les grandes bandes d'oiseaux de passage,

Et les cerfs inquiets qui cherchent dans le vent

L'heure d'abandonner le calme des gagnages.

 

Le jour glacial s'était levé sur les marais ;

Je restais accroupi dans l'attente illusoire,

Regardant défiler la faune qui rentrait

Dans l'ombre, les chevreuils peureux qui venaient boire

Et les corbeaux criards, aux cimes des forêts.

 

Et je me dis : je suis un enfant de Septembre,

Moi-même, par le coeur, la fièvre et l'esprit,

Et la brûlante volupté de tous mes membres,

Et le désir que j'ai de courir dans la nuit

Sauvage, ayant quitté l'étouffement des chambres.

 

Il va certainement me traiter comme un frère,

Peut-être me donner un nom parmi les siens ;

Mes yeux le combleraient d'amicales lumières

S'il ne prenait pas peur, en me voyant soudain

Les bras ouverts, courir vers lui dans la clairière.

 

Farouche, il s'enfuira comme un oiseau blessé,

Je le suivrai jusqu'à ce qu'il demande grâce,

Jusqu'à ce qu'il s'arrête en plein ciel, épuisé,

Traqué jusqu'à la mort, vaincu, les ailes basses,

Et les yeux résignés à mourir, abaissés.

 

Alors, je le prendrai dans mes bras, endormi,

Je le caresserai sur la pente des ailes,

Et je ramènerai son petit corps, parmi

Les roseaux, rêvant à des choses irréelles,

Réchauffé tout le temps par mon sourire ami...

 

Mais les bois étaient recouverts de brumes basses

Et le vent commençait à remonter au Nord,

Abandonnant tous ceux dont les ailes sont lasses,

Tous ceux qui sont perdus et tous ceux qui sont morts,

Qui vont par d'autres voies en de mêmes espaces !

 

Et je me suis dit : Ce n'est pas dans ces pauvres landes

Que les enfants de Septembre vont s'arrêter ;

Un seul qui se serait écarté de sa bande

Aurait-il, en un soir, compris l'atrocité

De ces marais déserts et privés de légende ?

 

La Nouvelle Revue Française, N° 226, Juillet 1932

Paris, 1932

 

Du même auteur :

Prélude (06/01/2015)

La quête de joie (05/04/2016) 

Légende (04/04/2017)

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